Numéro thématique : « Sociologie visuelle : l’image dans l’enquête de terrain »
Sous la direction de Guillaume Sirois et Daniel Vander Gucht


Ce numéro de Sociologie et sociétés voudrait brosser un portrait de différents types d’utilisation des images dans le travail de l’enquête de terrain. Il ouvre sur un ensemble de questions épistémologiques qui permettront de mieux comprendre comment le recours aux images prend place dans les enquêtes sociologiques. Quelles traditions intellectuelles et quelles épistémologies sont convoquées par les chercheurs et chercheuses qui mobilisent ces techniques d’enquête ? Quelle est l’influence de l’héritage de la sociologie américaine, notamment l’interactionnisme symbolique et l’ethnométhodologie, sur le développement de telles enquêtes ? Quelles sont les nouvelles perspectives ouvertes par ces pratiques ? En quoi celles-ci ont-elles une influence sur les savoirs produits ? En quoi permettent-elles de renouveler la rencontre entre le chercheur ou la chercheuse et son terrain ?​


Calendrier :

Les propositions d’articles comprenant un titre, un résumé (env. 500 mots) et une courte biographie de(s) auteur·rice(s) (env. 150 mots) doivent être envoyées aux coordonnateurs du numéro à guillaume.sirois@umontreal.ca et danielvandergucht@yahoo.fr avant le 30 mai 2022.

Les auteurs et autrices des propositions retenues seront avisé·e·s au plus tard le 17 juin 2022.

Les articles complets (entre 50 000 et 75 000 signes incluant espaces, notes et bibliographies) devront être remis pour le 15 janvier 2023.


Les personnes répondant à cet appel sont priées de se conformer à la politique éditoriale de la revue Sociologies et Sociétés, à ses normes de présentation et à ses normes bibliographiques et de citations.



Pour plus d'information : 


La sociologie visuelle a fait l’objet d’un grand engouement chez plusieurs chercheurs et chercheuses francophones au cours des deux dernières décennies, sans doute en partie en raison de la présence toujours plus envahissante des images dans les sociétés contemporaines (Faccioli, 2007). Si le discours critique sur la société de l’image a pu d’abord contribuer à alimenter la méfiance historique des chercheurs et chercheuses en sciences sociales par rapport aux images, de nombreuses pratiques de recherche ont aujourd’hui montré leur utilité dans l’enquête de terrain. Ces pratiques sont toutefois plus anciennes et plus fortement institutionnalisées dans le monde académique anglo-saxon, notamment en raison de la création, dès le début des années 1980, par un groupe de jeunes chercheurs et chercheuses (Harper, 2016), de l’International Visual Sociology Association (IVSA), devenue le principal réseau dédié au développement et à la réflexion sur ces pratiques. Ces jeunes chercheurs et chercheuses étaient alors influencé·e·s par les réflexions d’Howard Becker sur la photographie, mais également par l’ethnométhodologie telle qu’elle était pratiquée par Harold Garfinkel. Les milieux sociologiques francophones ont aussi été les témoins d’expérimentations avec les images qui datent de plusieurs décennies, mais le développement d’une véritable pratique de sociologie visuelle est demeuré souvent épisodique, au gré des initiatives personnelles et des rencontres entre sociologues et créateurs et créatrices d’images, notamment certain·e·s documentaristes.[1] Or, le regain d’intérêt pour la sociologie visuelle dans le monde francophone que nous vivons actuellement semble aussi correspondre à la (re)découverte des travaux de plusieurs sociologues et anthropologues anglo-saxon·ne·s qui ont exercé une grande influence sur le développement des approches pragmatiques et phénoménologiques de l’enquête de terrain (Cefaï, 2003). Les pratiques de recherche qui emploient les images semblent en effet trouver naturellement leur place dans ce type d’approche de plus en plus répandu dans les milieux de recherche.[2]

L’heure n’est plus désormais à s’interroger sur la légitimité des pratiques de sociologie visuelle ou à en chercher les fondements historiques et théoriques, puisque plusieurs articles et ouvrages ont maintenant bien établi leurs fondations. On notera entre autres dans le monde anglophone les articles pionniers d’Howard Becker (1974; 1995), ou l’ouvrage de synthèse de Douglas Harper (2012). Dans le monde francophone, les ouvrages de Sylvain Maresca (1996) et de Daniel Vander Gucht (2017) ont permis d’établir des bases solides à la pratique, alors que l’ouvrage de Joyce Sebag et Jean-Pierre Durand (2020) retrace le développement d’une sociologie filmique tant du point de vue de la recherche que de l’enseignement. De plus, des numéros thématiques (Vander Gucht, 2011; Chauvin et Reix, 2015) ont fourni les premiers répertoires de pratiques en sociologie visuelle, tandis que la création récente de la Revue française de méthodologies visuelles a permis la mise en place d’un forum de discussion sur les méthodologies.

Plusieurs sociologues visuel·le·s notent régulièrement la naissance concomitante de la photographie et de la sociologie. Cette coïncidence historique est généralement relevée pour s’étonner que les deux pratiques soient demeurées étrangères l’une à l’autre pendant une si longue période. Si les images ont souvent été au cœur des démonstrations dans les siences naturelles, contribuant ainsi au développement historique de l’objectivité scientifique (Daston et Galison, 2012), elles ont généralement été peu présentes dans les sciences sociales, à l’exception peut-être de l’anthropologie. Réputées trompeuses depuis Platon, les images semblaient peu propices à fournir des données empiriques fiables sur le monde social dans le cadre de l’épistémologie positiviste puisque de nombreux choix subjectifs concourent invariablement à leur production et leur interprétation. En effet, la figuration est intrinsectement liée à nos capacités de perception et d’imagination, celles-ci pouvant varier considérablement en fonction de nos conceptions ontologiques du monde, fruit de notre expérience de celui-ci (Descola, 2021). De telles réflexions permettent conséquemment de questionner les cadres épistémologiques et ainsi ouvrir des espaces plus propices à la mobilisation du matériel visuel dans l’enquête de terrain.

Les pratiques sociologiques qui impliquent les images sont aujourd’hui de plusieurs natures. On peut d’abord établir une grande division entre les analyses qui s’exercent sur des images trouvées – l’un des premiers exemples est la célèbre étude d’Erving Goffman publiée sous le titre Gender Advertisements (1979) – et les images produites par le chercheur ou la chercheuse dans le cadre de son enquête. C’est à ce second type de pratiques que souhaite s’attarder ce numéro. Les images de l’enquête de terrain sont elles-mêmes de différents types : elles peuvent constituer un carnet de notes ethnographiques particulièrement riche (Pink, 2021); elles deviennent instrument de documentation systématique de phénomènes sociaux, notamment grâce à la technique des scénarios de prise de vue (shooting script) (Suchar, 1997; van Duppen, 2020); elles constituent un révélateur puissant dans le cadre d’entretiens avec des informateurs et informatrices lorsque l’on mobilise la technique de la photo-élicitation (Trépos, 2015; McLaughlan, 2019); elles donnent la parole directement aux enquêté·e·s grâce aux méthodes participatives (Gubrium et Harper, 2016) que ce soit dans le cadre d’exercices de « photo-voice » (Milne et Muir, 2020) ou par l’emploi d’autres médiums, notamment le dessin ou les cartographies participatives ou interactives.

Ainsi, ce numéro permettra de brosser un portrait de différents types d’utilisation des images dans le travail de l’enquête de terrain. Il ouvre sur un ensemble de questions épistémologiques qui permettront de mieux comprendre comment le recours aux images prend place dans les enquêtes sociologiques. Quelles traditions intellectuelles et quelles épistémologies sont convoquées par les chercheurs et chercheuses qui mobilisent ces techniques d’enquête ? Quelle est l’influence de l’héritage de la sociologie américaine, notamment l’interactionnisme symbolique et l’ethnométhodologie, sur le développement de telles enquêtes ? Quelles sont les nouvelles perspectives ouvertes par ces pratiques ? En quoi celles-ci ont-elles une influence sur les savoirs produits ? En quoi permettent-elles de renouveler la rencontre entre le chercheur ou la chercheuse et son terrain ?

Axes

Le numéro sera structuré autour des trois axes suivants qui ouvrent chacun sur une série de questions.

1. Épistémologie

Quels types de connaissances développe-t-on avec les images ? En quoi ces connaissances diffèrent-elles de connaissances basées uniquement sur les mots et les chiffres ? Quels sont les principaux enseignements tirés de l’anthropologie visuelle qui ont permis d’alimenter la pratique des sociologues ? Quels sont aujourd’hui les usages spécifiques du matériel visuel en sociologie ? En quoi les pratiques de la sociologie visuelle se distinguent-elles aujourd’hui de celles de l’anthropologie visuelle ? Quels sont les liens historiques et actuels entre la sociologie visuelle et les approches pragmatiques ou phénoménologiques ? La sociologie visuelle est-elle nécessairement inductive ? Quelle place pour la théorisation ancrée dans la sociologie visuelle ? Que peuvent apprendre les sociologues visuel·le·s d’autres disciplines qui travaillent de longue date avec les images, notamment l’histoire de l’art et la sémiotique de l’image ? Quels sont les rapports entre sociologie visuelle et culture visuelle ? La sociologie visuelle reconduit-elle la primauté de la vue comme premier sens sollicité par la sociologie ? Dans quelle mesure la sociologie visuelle nous permet-elle d’ouvrir la porte à une sociologie du regard ? Y a-t-il des croisements possibles avec d’autres sens, notamment l’ouïe ou l’odorat ? Quelle place pour la sociologie visuelle dans le développement d’une sociologie des sens ?

2. Réflexivité

En quoi le médium de production des images constitue-t-il une mise à distance du regard du chercheur ou de la chercheuse et de la personne participant à l’enquête ? En quoi la métaphore du cadrage s’avère-t-elle pertinente ? En quoi la réflexivité des chercheurs et chercheuses en sociologie visuelle peut-elle nourrir plus largement la réflexion critique sur les pratiques sociologiques ? En quoi les méthodes visuelles – notamment les méthodes participatives – modifient-elles les rapports de pouvoir entre le chercheur ou la chercheuse et les enquêté·e·s ? En quoi les méthodes visuelles et participatives constituent-elles des méthodes particulièrement adaptées pour les enquêtes auprès de populations marginalisées ou sur des terrains difficiles ?

Dans quelle mesure le cadre de l’expérience vécue par le chercheur ou la chercheuse visuel·le teinte-t-il la cueillette de données visuelles, et l’interprétation des images produites ? Plusieurs chercheurs et chercheuses, notamment ceux et celles qui utilisent des méthodes participatives, conçoivent leurs recherches comme une forme d’intervention sociale. Que permet le recours aux méthodes visuelles dans une telle perspective ? Devrait-il y avoir des limites à ce type d’intervention ?

3. Terrain

Y a-t-il des objets qui sont plus propices aux enquêtes mobilisant des méthodes visuelles ? Quelles sont les affinités naturelles entre l’enquête visuelle et des objets tels que la ville et l’environnement bâti; la vie quotidienne; le corps; le monde numérique; les mondes de l’art; les émotions et les sensibilités individuelles ? Quelles sont les principales innovations épistémologiques, méthodologiques ou théoriques issues d’enquêtes qui mobilisent des méthodes visuelles ? Dans quelle mesure les notes, les documents et les archives recueillies à partir de méthodes visuelles constituent-ils le matériau brut de l’enquête ? Dans quelle mesure de tels matériaux peuvent-ils être combinés à d’autres types de sources, notamment les retranscriptions d’entretiens et les statistiques ? Dans le cas où le médium de restitution de l’enquête est lui-même visuel, quel est alors le statut du matériel visuel présenté et par quelles opérations le ou la sociologue le distingue-t-il du matériau brut de l’enquête ? Quels sont les exemples d’enquêtes de terrain où les images ont permis de développer des connaissances particulières ? Dans quelles circonstances, la présence des images au cœur de l’enquête de terrain a-t-elle permis de tisser une relation particulière entre le chercheur ou la chercheuse et les participant·e·s à l’enquête?


[1] L’un des exemples fréquemment cités est la collaboration entre Edgar Morin et Jean Rouch pour la production du film Chronique d’un été, sorti en 1961.

[2] Il faut noter aussi en termes d’institutionnalisation des pratiques de sociologie visuelle le rôle important joué par certains centres de recherche, particulièrement le Centre Pierre-Naville à l’Université d’Évry Paris-Saclay et l’Unité de sociologie visuelle de l’Université de Genève.


Références

​Becker, H. S. (1974), « Photography and Sociology »,  Studies in Visual Communication, vol. 1, no 1, p. 3-26.

Becker, H. S. (1995), « Visual sociology, documentary photography, and photojournalism: It’s (almost) all a matter of context »,  Visual Studies, vol. 10, no 1-2, p. 5-14.

Cefaï, D. (2003), L’enquête de terrain, Paris, La Découverte / MAUSS.

Chauvin, P.-M. et F, Reix (dir.)(2015), « Sociologies visuelles »,  L’année sociologique vol. 65, no 1.

Daston, L. et P. Galison (2012), Objectivité, Dijon, Les presses du réel.

Descola, P. (2021), Les formes du visibles : une anthropologie de la figuration, Paris, Éditions du Seuil.

Faccioli, P. (2007), « La sociologie dans la société de l’image »,  Sociétés, vol. 1, no 95, p. 9-18.

Goffman, E. (1979), Gender Advertisements, Cambridge, Harvard University Press.

Gubrium, A. et K. Harper (2016), Participatory Visual an Digital Methods, Londres et New York, Routledge.

Harper, D. (2012), Visual Sogiology, New York et Londres, Routledge.

Harper, D. (2016), « The Development of Visual Sociology: A View from the Inside »,  Società Mutamenta Politica, vol. 7, no 14, p. 237-250.

Mascera, S. (1996), La photographie : un miroir des sciences sociales, Paris, L’Harmattan.

McLaughlan, R. (2019), « Virtual Reality as a Research Method : is this the Future of Photo-elicitation? »,  Visual Studies, vol. 34, no 3, p. 252-265.

Milne, E-J. et R. Muir (2020), « Photovoice : A Critical Introduction », in L. Pauwels et D. Mannay (dir.), The SAGE Handbook of Visual Research Methods (282-296), Londres, Sage.

Pink, S. (2021), Visual Ethnography, 4e Edition, Londres, Sage.

Sebag, J. et J.-P. Durand (2020), La sociologie filmique, Paris, CNRS Éditions.

Suchar, C. S. (1997), « Grounding Visual Sociology Research in Shooting Scripts »,  Qualitative Sociology, vol. 20, no 1, p. 33-55.

Trépos, J-Y. (2015), « Des images pour faire surgir des mots: Puissance sociologique de la photographie »,  L’Année sociologique, vol. 65, no 1, p. 191-224.

Vander Gucht, D. (dir.) (2011), « La sociologie par l’image »,  Revue de l’Institut de sociologie, 2010-2011.

Vander Gucht, D. (2017), Ce que regarder veut dire: Pour une sociologie visuelle, Bruxelles, Les impressions nouvelles.

van Duppen, J. (2020), « Seeing Patterns on the Ground: Reflections on Field-based Photography », Open Arts Journal, hiver, no 9, p. 71-90.