Numéro thématique : Une sociologie herméneutique ?
Sous la direction de Jean-François Côté et de Johann Michel


Ce numéro de Sociologie et sociétés voudrait non seulement interroger la place de l’herméneutique en sociologie, mais s’interroger ainsi plus radicalement encore sur la possibilité de définir une sociologie herméneutique : quelles sont les possibilités de développement de la discipline sociologique selon une orientation véritablement herméneutique ? S’agit-il ici d’ajouter une démarche herméneutique, pour ainsi dire concurrente, aux autres démarches (structuralisme, pragmatisme…) déjà en place dans la discipline, ou alors de considérer la complémentarité que l’herméneutique peut apporter à d’autres démarches sociologiques ? Que signifie une application systématique de l’herméneutique en sociologie ? Que peut-on attendre de l’emploi des principes herméneutiques appliqués à la sociologie ? Comment la place prise par l’herméneutique dans la philosophie contemporaine, du point de vue épistémologique et théorique en particulier, peut-elle rencontrer les exigences disciplinaires de la sociologie, principalement du point de vue analytique ? Ce sont là quelques-unes des questions que nous voulons poser dans le cadre de ce numéro de Sociologie et sociétés.


Calendrier :

Réception des propositions d'articles le vendredi 11 décembre 2020.

La proposition de contribution doit comporter un titre, un résumé et une courte biographie (3,000 signes max., espace compris, soit approximativement 500 mots) à envoyer aux coordinateurs du numéro.
 Acceptation (ou refus) des propositions sera renvoyée aux auteur-e-s avant le vendredi 15 janvier 2021.
 L’envoi des articles pour évaluation par les pairs doit se faire pour le vendredi 21 mai 2021.

 Adresse des co-directeurs du numéro pour la transmission des propositions :
cote.jean-francois@uqam.ca et johann.michel@ehess.fr
 
Les contributeurs sont priés de se conformer à la politique éditoriale de la revue Sociologies et Sociétés
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Pour plus d'informations : 


Les grandes orientations de la sociologie, sinon les fondements mêmes de la discipline, ont fait appel à un moment donné ou à un autre, et de manière explicite ou non, à l’interprétation de textes, philosophiques, religieux, juridiques. Marx n’a-t-il pas fondé son matérialisme dialectique sur l’interprétation du matérialisme antique, revu à la lumière des exigences scientifiques, et particulièrement du positivisme de son temps, renvoyant du même coup la religion à ses dérives opiacées ? Weber n’a-t-il pas, au contraire, orienté sa sociologie de la religion sur l’étude des textes théologiques, appliqués à une saisie de leur résonance économique, en forgeant son projet scientifique à l’écart de celui des sciences de la nature, en vue d’analyser la signification que les acteurs attribuent à leurs pratiques ? Durkheim n’a-t-il pas envisagé, à la fin de son œuvre et au-delà de ses avancées positivistes, la filiation du totémisme et de l’entreprise scientifique dans les catégorisations du monde que ces deux expressions permettaient ?

 Comme tradition disciplinaire, l’herméneutique moderne s’est constituée historiquement au 19e siècle autour de l’interprétation des textes (Schleiermacher, 1989). Le problème de l’herméneutique est né de la confrontation avec l’expérience de la mécompréhension et de l’exigence de mieux comprendre un discours à la faveur de techniques appropriées. Un élargissement significatif, au-delà de la théorie du texte, est intervenu sous l’influence décisive de Dilthey (1988) au tournant des 19e et 20e siècles en faisant de la réalité historique, en tant qu’elle comporte des « expressions durablement fixées », l’objet par excellence de l’herméneutique. Le débat sur l’herméneutique s’est alors largement cristallisé autour de l’opposition épistémologique entre expliquer et comprendre dans l’objectif de démarquer les « sciences de l’esprit » des « sciences de la nature ». Pour avoir cherché à fonder la compréhension dans les sciences de l’esprit sur des principes psychologiques (la sympathie et l’empathie), l’herméneutique, jugée trop intuitive et trop irrationnelle, a fait l’objet de vives critiques, émanant de la tradition positiviste, au moment où les sciences sociales cherchaient à se doter d’une méthodologie rigoureuse, à l’instar de l’École française de sociologie. Par ailleurs, autant la science historique reste au centre du programme de fondation épistémologique de Dilthey, autant la sociologie en demeure le parent relativement pauvre. Il reviendra davantage à Weber et à Simmel le soin de penser une articulation plus fine entre expliquer et comprendre à l’horizon de la sociologie, mais sans assumer toujours pleinement l’ancrage herméneutique. C’est davantage du côté de l’anthropologie culturelle (Geertz, 2010) que l’héritage herméneutique a donné ses fruits les plus prometteurs, bien que le modèle du texte en reste encore le paradigme fondateur ; c’est sans doute la raison pour laquelle c’est du côté des études littéraires que l’herméneutique a pu au mieux développer ses possibilités, quoique l’incidence de ces dernières sur la sociologie ne puisse certainement pas être entièrement négligée (Jauss, 1990, 1988; Vultur, 2017).

 Force est donc de reconnaitre qu’aucun programme de « sociologie herméneutique » ne s’est, dans les faits, concrétisé réellement, de manière pleine et entière, ou systématique ; parmi celles qui s’en sont réclamé de façon franche, l’entreprise d’un Zygmunt Bauman (1978) n’a pas dépassé le stade programmatique qui l’avait lancée, alors que celle de Susan J. Hekman (1986) est demeurée relativement marginale, et cela tout aussi bien à l’intérieur de l’œuvre même de cette dernière. Anthony Giddens (1976), qui avait pourtant reconnu l’assise fondamentalement herméneutique du projet sociologique, n’a pourtant pas poursuivi sur cette base son propre programme analytique. On pourrait même dire que l’herméneutique s’est de surcroît vue contester dans ses bases et sa capacité à donner corps et substance à l’analytique sociologique (Habermas, 2005, Quéré, 1999) ; trop attachée à la « tradition » ou incapable d’une véritable « critique » ou d’un gage suffisant de « scientificité » à l’égard du monde social, l’herméneutique s’est vue ranger dans les ornières d’un projet de connaissance se voulant plus assuré de son emprise sur le projet moderne de la société, sinon sur le dépassement de celui-ci. Le recentrement qu’opère l’herméneutique sur la question du texte, plutôt que sur la vie sociale, a semblé aussi un obstacle à son utilisation dans l’interprétation d’un aspect ou un autre de la société, du moins jusqu’à Ricœur (1998), quoique sur ce plan subsistent des positions qui tiennent, justement, à rappeler plus radicalement les rapports toujours étroits qui unissent la société à la textualité, dans l’une ou l’autre des ses textures (Brown, 1987 ; Legendre, 2001). Or, s’il est vrai également que l’herméneutique a connu davantage de développements du côté de la philosophie contemporaine (Gadamer, 2018 ; Ricœur, 1998 ; Vattimo, 1987), les dernières recherches d’un Michel Foucault (2001) ont pourtant montré son intérêt du point de vue de la compréhension des bases de la subjectivité occidentale, alors que Jeffrey C. Alexander (2006, 2003) défend, comme une exception au sein même de la discipline sociologique, une « herméneutique structurale » comme centrale dans le projet de la sociologie culturelle qu’il développe depuis quelques décennies déjà, et que Johann Michel (2012, 2017), entre autres, place la narrativité, fortement inspiré en cela de Paul Ricœur, comme déterminante dans l’analytique de la subjectivité en sciences humaines. Qu’en est-il donc alors de l’herméneutique en sociologie ? N’est-il pas temps de permettre un examen plus approfondi de sa place, sa fonction, ses possibilités et ses limites, dans le développement de la discipline, voire de jeter les bases d’une réflexion plus systématique dans ce sens ?

Il conviendra ainsi d’envisager la discussion à un double niveau. A une échelle épistémologique, le problème concerne la place que doit occuper l’interprétation dans la pratique de la recherche en sociologie, en contrepoint de méthodes qui se voudraient ou bien descriptives, ou bien explicatives. Le sociologue peut-il se passer de toute interprétation ? Le sociologue peut-il comprendre une réalité qui n’aurait pas le caractère « d’expressions durablement fixées », une réalité qui serait « en train de se faire » ? A une échelle anthropologique, le problème concerne la place de l’interprétation dans la réalité sociale elle-même ; à une échelle sociologique, ce problème se répercute sur « l’interprétation des interprétations » que mettent en scène les acteurs sociaux. Quand et par quelles techniques les acteurs sociaux sont-ils amenés à interpréter le sens d’une action, d’une conduite, d’une règle ? Comment s’articule alors l’analyse sociologique de ces interprétations ? Ce « second degré » d’interprétation peut-il ou doit-il revendiquer le statut d’herméneutique ? Comment alors revoir non seulement l’histoire de la discipline, mais ses possibilités présentes de développements ?

On doit en effet considérer que ces questions, formulées de manière générale, se posent de surcroit dans le contexte tout aussi pressant des exigences rencontrées par la société contemporaine, du point de vue de son organisation d’ensemble autant que des significations qu’elle crée, qui apparaissent souvent comme autant d’énigmes réintroduisant des interrogations quant à leur provenance et leur destination ; ainsi, le caractère d’étrangeté qui marque les avancées de divers secteurs de la société soulèvent des questions d’interprétation qu’on peut aisément rattacher aux possibilités d’une démarche herméneutique. Parmi celles-ci : le passage au numérique signifie-t-il, ou non, une rupture avec les modes de symbolisation adoptées dans l’évolution antérieure de nos sociétés ? Comment l’histoire – et la sociologie historique – peut-elle être appréhendée, une fois que les grandes orientations modernes alliées au progrès (de la connaissance, des techniques, des modes de régulation politique, etc.) ont été remises en question par les défis qu’affrontent nos sociétés dans les termes de la crise environnementale, de l’incertitude liée au futur, ou de la décroissance ? Quel est, une fois saisie la perspective postcoloniale, le destin de la société occidentale en tant que culture originale, et comment se reflète-t-il dans les manières de mener nos analyses en sociologie ? Que deviennent dans ce contexte les grands régimes d’expressions symboliques que sont l’art, la religion, et la science ? Comment catégoriser et analyser les différents registres d’expressions symboliques (personnels, institutionnels, culturels, historiques, etc.) auxquels est confrontée l’analyse sociologique ? On le voit, le registre des questions potentielles soumises à une investigation à caractère herméneutique est impressionnant, et les interprétations qu’elles appellent suscitent des prises de position concernant les méthodes d’analyse, les théories mises en jeu, sinon même l’épistémologie dont peut se réclamer aujourd’hui la sociologie.


Références

Alexander, Jeffrey C. (2006), The Civil Sphere, Oxford, Oxford University Press.

Alexander, Jeffrey C. (2003), The Meanings of Social Life. A Cultural Sociology, Oxford, Oxford University Press.

Dilthey Wilhelm (1988), L'Edification du monde historique dans les sciences de l'esprit, Paris, Cerf.

Bauman, Zygmunt, (1978) Hermeneutics and Social Science, London, Hutchinson & Co. Publishers.

Brown, Richard Harvey (1987), Society as Text. Essays on Rhetoric, Reason, and Reality, Chicago, University of Chicago Press.

Foucault, Michel (2001), L’herméneutique du sujet. Cours au Collège de France, 1981-82, Paris, Gallimard.

Gadamer, Hans-Georg (2018), Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, trad. J. Grondin et. al., Paris, Seuil.

Geertz Clifford (2010), Interprétation et culture, Paris, Archives contemporaines.

Giddens, Anthony (1976), The New Rules of Sociological Method, New York, Basic Books.

Habermas, Jürgen (2005), Logique des sciences sociales et autres essais, trad. R. Rochlitz, Paris, Presses universitaires de France.

Hekman, Susan J. (1986), Hermeneutics & the Sociology of Knowledge, Notre Dame, University of Notre Dame Press.

Jauss, Hans-Robert (1990), Pour une esthétique de la réception, trad. C. Maillard, Paris, Gallimard.

Jauss, Hans-Robert (1988), Pour une herméneutique littéraire, trad. M. Jacob, Paris, Gallimard.

Legendre, Pierre (2001), De la société comme texte. Linéaments d’une anthropologie dogmatique, Paris, Fayard.

Michel, Johann (2017), Homo interpretans, Paris, Hermann Éditions.

Michel, Johann (2012), Sociologie du soi. Essai d’herméneutique appliquée, Rennes, Presses universitaires de Rennes.

Quéré, Louis (1999), La sociologie à l’épreuve de l’herméneutique. Essais d’épistémologie des sciences sociales, Paris, L’Harmattan.

Ricœur, Paul (1998),  Du texte à l’action. Essais d’herméneutique 2, Paris, Seuil.

Schleiermacher Friedrich (1989), Herméneutique, Genève, Labor et Fides.

Vattimo, Gianni (1987), La fin de la modernité. Nihilisme et herméneutique dans la culture post-moderne, trad. C. Alunni, Paris, Seuil.

Vultur, Iona (2017), Comprendre. L’herméneutique et les sciences humaines, Paris, Gallimard.